Gravel Tro Breizh 2019 #3

Gravel Tro Breizh 2019 #3

Jour 5&6

422 km, 5400 mD+, 41h00
jeudi  9 et vendredi 10 mai

Je quitte Lannilis avant 5h00. J’ai des news du déroulé de l’épreuve par les copains : derrière la météo et le terrain ont fait de gros dégâts. Plus de la moitié des concurrents ont abandonné.

Ce début de matinée est une horreur pour moi. Le terrain est catastrophique, j’ai l’impression de passer mon temps à pousser mon vélo dans les bourbiers. Je fais à peine plus de 10 km/h de moyenne sur cette première partie de journée. Le terrain rend la conduite instable ce qui fait que mes tendons d’Achille sont de plus en plus sollicités et commencent sérieusement à me faire mal, surtout côté droit. Je roule sans aucune motivation, je me traîne.

Chemin forestier boueux

La météo humide du début de matinée est devenue clémente vers midi. Je traverse de magnifiques villages comme Saint-Thegonec et Sizun. Sizun je m’y arrête pour réparer une crevaison, me ravitailler et acheter une pommade anti-inflamatoire. Mes potes m’informent que je vais à nouveau avoir de la compagnie car une bonne partie des concurrents encore en course ont été re-routés vers Sizun depuis le pont de Terenez, pour qu’ils puissent arriver dans les temps avant dimanche soir. Cela fait une économie de 250 km, et c’est une sacrément sage décision !
Il est vrai que je n’ai plus vu grand monde depuis trois jours, mais la solitude me va très bien, donc ce n’est pas un problème pour moi.

Coupe autorisée !

A la sortie de Sizun je suis interpellé par trois cyclistes qui connaissent la course, alors que je suis en train de regonfler mon pneu. Elles sont au taquet et me posent pleins de questions ! Me voyant en galère avec mon pneu, elles me proposent une chambre à air, des cartouches pour regonfler, de l’aide quoi. Je n’ose pas accepter la chambre à air, mais j’aurais bien dû…

J’attaque l’ascension du Menez Mickael par un chemin caillouteux, mais à peu près sec !

En route vers le CP7

L’ascension est vraiment sympa et j’arrive au CP7 où je retrouve Fred à la Chapelle de Brasparts. Je suis transporté par la beauté austère de l’endroit. La vue est dégagée et la chapelle de Brasparts rend l’endroit mystique, typique des lieux enchantés de Bretagne.

Menez Mikael – Chapelle de Brasparts

Fred fait un live Facebook qui permet à mes proches d’avoir des news en vidéo, c’est un bon moment.
Déjà plus de 1000 kilomètres parcourus, il en reste 400.

CP7 – Menez Mikael – Chapelle de Brasparts

Je me rends compte en lisant mes messages que mon pote Christophe, qui est dans le coin, est venu me voir. Il m’attend au CP8 alors que je viens de passer le CP7. Je m’en veux comme pas possible de ne pas avoir assez bien lu mes messages et suis hyper touché qu’il ait fait le déplacement. Mais là encore je me reconcentre rapidement sur le parcours pour ne pas trop perdre d’énergie à avoir des regrets.

J’entame la descente et je commence à rattraper quelques concurrents attardés. Certains sentiers sont assez techniques pour du gravel, mais ne représentent aucune difficulté pour un VTT.

Je ravitaille à Huelgat où je retrouve Capucine avec qui je discute quelques minutes. Capucine est une solide sportive de la communauté bikepacking de Lille, et j’apprends qu’elle fait de la course d’orientation comme moi ! Un moment bien sympa. Elle attend un pote et souhaite passer la nuit à l’hôtel ici. Il reste environ 370 km. Une broutille pour une épreuve de route, un bout de chemin colossal sur cette Gravel Tro Breizh. J’ai dans l’idée de ne plus trop m’arrêter, j’ai envie d’en finir.

Je roule un petit bout de chemin avec Jérôme qui est en VTT. Ensemble nous subiront l’erreur de routage allant dans un champ d’une propriété privée. Plus de 25 minutes de perdues, le temps de remonter à pied le champ impraticable et d’établir un itinéraire de contournement. 

Nous passons près d’une autre magnifique chapelle illuminée par le coucher de soleil.

Chapelle Saint Gildas près de Carnoët

Je m’arrête à nouveau car mon pneu arrière est sous-gonflé. Je démonte, je ne trouve pas de fuite. Je me demande si j’ai encore une notion claire de ce qu’est une pression adéquate dans mes pneumatiques, si je ne délire pas à croire que je suis sous-gonflé.
Je repars à nouveau et laisse mon compagnon de route à Callac qui s’arrête pour la nuit un peu avant 22h.

Je m’arrête peu après à Plougonver pour manger et discuter avec deux concurrents qui se sont arrêtés pour la nuit. L’un tient à me donner une barre protéinée que j’accepte volontiers, en guise de « bon courage ».

Mes proches sont avec moi, je reçois des messages régulièrement, ils me connaissent et savent que je vais rouler la nuit.
Je sens une détermination indestructible à avancer, mais aussi une certaine fragilité liée à la fatigue et à la charge mentale subie depuis le début de l’épreuve. Un mélange de doutes, de fébrilité, de détermination, de force, protégé par une coquille d’acier.

J’attaque une section forestière à nouveau boueuse et peu roulante.
Mon pneu arrière est à plat. Dans la nuit, en pleine forêt et dans la boue je démonte pour chercher à la frontale cette fuite que je ne trouve pas. Je mets 25 minutes à essayer par tous les moyens de la trouver, rien à faire. Je repars mais mon pneu se redégonfle assez rapidement. Je m’arrête à nouveau 3 kilomètres plus loin pour 20 minutes de stop aboutissant toujours au même échec.

Réparation de crevaison dans la boue

La même histoire se répète à nouveau 10 kilomètres plus loin. Je me dis qu’il me faudrait une bonne vielle bassine d’eau comme on utilise dans son garage. Et là je réalise que je suis entouré de bassines d’eau naturelles depuis des kilomètres. Je redémonte ma roue, gonfle ma chambre et la plonge dans une belle flaque d’eau boueuse. Bingo, ça fait des bulles. Ce n’était quand même pas compliqué ! Une micro fuite de rien du tout que je prends le temps de bien repérer pour coller la rustine au bon endroit, sur ce minuscule trou à peine visible. Vingt minutes plus tard je suis reparti. A chaque fois je me dis que c’est la dernière crevaison, ça m’aide à ne pas me démotiver.

Je passe le CP8 vers 2h00 du matin. J’aperçois Florent qui dort sous le porche de la chapelle. Bon spot, mais il n’y a pas de place pour deux et je ne veux pas le réveiller, je continue donc jusqu’à Treglamus où je m’endors dans des toilettes publiques pour une heure. Mon but était de rouler un maximum pour tenter de creuser l’écart avec mes poursuivants et rouler sereinement le lendemain. J’espère que cette stratégie sera payante.
Mes proches auront été avec moi quasiment jusqu’à mon arrêt, je lis les messages très régulièrement car ça m’aide beaucoup mentalement. J’ai même versé quelques larmes dans un moment difficile, la fragilité…

CP8 – 2h00 du matin le 6ème jour

Je me réveille avec le froid et répare une crevaison, au pneu avant cette fois-ci. Méthode de la bassine dans le lavabo des toilettes publiques. Verdict : mes rustines posées à l’endroit de la chambre abîmée, fuient. Je pose par dessus deux rustines autocollantes. Je suis dubitatif mais ça a l’air de tenir. Je repars après deux heures de stop, vers 4h30 du matin.

Rustines jumelles !

Il y a un fort brouillard. Le terrain est à nouveau difficile d’autant que la trace nous emmène parfois dans des propriétés privées, ce qui m’oblige à rebrousser chemin. Je vois les traces de pneus de Paul qui est passé quelques heures avant moi. Je suis bien en deuxième position.

Le jour se lève et la fatigue se fait bien ressentir.

Début du jour 6 , en manque de sommeil
Dans le brouillard breton

Le passage le long de l’étang de Kerne Uhel est absolument magique avec ce brouillard qui feutre l’ambiance sonore.

Étang de Kerne Uhel

Malheureusement cette section passe dans des chemins bordés d’ajoncs dont je redoute les épines, nombreuses au sol. Ça ne loupe pas, à la sortie de la section, sur la route bitumée, je constate une double crevaison à l’avant et à l’arrière. À ce moment du parcours je me dis que cette course ne veut décidément pas de moi… Je roule à plat jusqu’au prochain village de Tremargat où je m’arrête. Je suis inquiet. Je n’ai plus de chambre à air, il me reste une rustine autocollante et une rustine vulcanisante. Et ce village semble complètement endormi… J’aperçois une voiture que j’arrête illico. À son volant, une femme que j’appellerai Étoile. Je demande à Étoile si elle connaît quelqu’un qui aurait des rustines. Elle me dit qu’elle doit filer au boulot, mais comprend ma détresse et passe un coup de fil à Fanchou, un de ses amis agriculteur qui habite à moins de cinq kilomètres d’ici. Fanchou dit avoir des rustines. Me voilà embarqué dans la voiture d’Étoile. Nous roulons à tombeau ouvert sur les étroites routes de campagne vers la ferme de Fanchou. Fanchou est un jeune agriculteur qui a repris l’exploitation de ses parents et veut faire de l’élevage et agriculture bio. Il m’emmène dans l’atelier de sa grange et sort une boite avec des rustines. J’éclate de rire. Je n’ai jamais vu des rustines de cette taille là. Format agricole ! J’en prends quatre, les plus petites et je repars avec Étoile qui me redépose à Tremargat. Elle m’explique en chemin que Tremargat est un village spécial où l’entraide, la fraternité et la solidarité sont les maîtres mots. Je suis bien tombé !

Je pose la rustine XXL sur ma chambre arrière où j’ai repéré une nouvelle perforation. En revanche ma chambre avant est trop détériorée et le collage de rustines par dessus d’autres rustines ne fonctionne pas. J’essaie alors une méthode que j’avais lue quelque part : le nœud à la chambre à air. Je ne vois plus trop d’autres solutions pour continuer à avancer. Pas évident de rentrer cette protubérance dans le pneu, mais j’y arrive et repars.

Nœud de chambre à air

A chaque tour de roue j’ai l’impression de taper une pierre sur la route car le nœud créé un point dur, qui est vraiment… dur. La pression tient impeccablement, mais le rendement n’est pas au rendez-vous et je perds beaucoup d’énergie. Je préfère tout de même largement ça que de rouler à plat.

Mes potes m’ont indiqué un magasin de vélo à Mûr-de-Bretagne, j’accélère pour arriver avant la fermeture de midi. Je ne me sens pas très bien, et je sais que je suis en train de bien me taper dedans.

J’arrive juste avant la fermeture à Celtic Bike. Les deux gérants du magasin me font un super accueil mais hallucinent un peu en voyant mon état.  Ils connaissent la course et sont content de voir un survivant en chair et en os. J’achète deux chambres à air neuves et le vendeur me donne un bon paquet de rustines. Il proposera même de laver mon vélo, il a envie de m’aider !

Je ne traîne pas trop et je vais manger dans un restaurant qu’ils m’ont conseillé. On m’informe à ce moment du message de Fred.

Pizza du réconfort

Vu le temps annoncé pour vendredi et samedi, je recommande aux participants de se détourner, de couper si ils le souhaitent et rejoindre le parcours un peu plus loin, ou tout simplement Rennes, si trop de retard.
Le terrain va devenir de plus en plus pourri, et la progression de plus en plus difficile.
Il serait plus sage de prendre la décision de couper, car de toute façon :
Participants ayant fait la trace au complet… ayant coupé… abandonné…. Ils sont toutes et tous méritants !
Bravo à eux ! Vous êtes des warriors, c’est juste ce qu’il faudra retenir de cette Gravel tro breizh.
Bon courage à ceux encore sur la trace quelque soit votre décision de continuer ou couper.

J’approuve tout de suite cette information que Fred nous fait passer, cela me paraît indispensable à ce stade de la course de donner des directives pour limiter la casse. À ce moment, j’interprète ça comme une neutralisation de l’épreuve. « C’est la débâcle, rapatriez-vous sur Rennes comme vous pouvez ».
Cela fait un moment à vrai dire que je ne prends plus trop de plaisir à rouler. J’envoie un message à Fred pour l’informer que je pense couper directement sur Rennes, il m’encourage à le faire. Je suis 2ème à ce moment là et mes poursuivants sont loin derrière. Il me reste 200 kilomètres, ce qui veut dire au moins 24 heures encore à rouler.
Je sens que mes potes veulent que je continue, mais Cath approuve ma décision. On m’encourage souvent en me disant que je suis « un warrior », « une machine », ce que j’apprécie bien évidemment, mais ça ne me dispense pas de réfléchir à mes envies, à mes limites.
Si je termine les 200 kilomètres de traces, je vais continuer à m’abîmer. Qu’est ce que je me prouverai de plus par rapport à ce que j’ai déjà fait ? Rien. Quelques échanges avec mon frangin scellent ma décision. Souffrir sur le vélo, pas de problème, et je peux même dire que j’aime ça. Est-ce que je fais le vélo que j’aime depuis deux jours ? Non. Terminer pour terminer, j’adhère à l’idée, mais pas cette fois.
Je finis mon repas tranquillement, je prends le temps de changer ma chambre à air avant et je pars vers Rennes par la route, direction le camping des Gayeulles, histoire de boucler la boucle.

Ces 110 kilomètres seront une longue agonie. La première partie de tracé traverse une succession de fermes porcines qui me donnent la nausée, tellement l’odeur d’urine des porcs est forte. La pluie est incessante et je n’avance pas. Je visualise le camping, l’arrivée, ma voiture où sont mes affaires, pour tenir mentalement.
Mon téléphone s’est éteint en milieu d’après midi et je ne peux pas le recharger à cause de l’humidité. Je tiens au mental.
A 17 kilomètres de mon point de chute final, mon GPS s’éteint, alors qu’il avait encore la moitié de sa batterie. Je le rallume, il tente de récupérer ma trace mais au bout d’un quart d’heure il s’éteint à nouveau. Je le rallume. Distance parcourue : 0 kilomètre. Bye bye ma trace de 410 kilomètres en cours. Tous les Stravistes à qui cela est déjà arrivé comprendront mon profond désarroi…

Je n’ai plus de trace pour me guider, impossible de la transférer depuis mon téléphone qui ne veut plus s’allumer. Je navigue un certain temps au feeling mais aucun panneau n’indique Rennes. Au bout d’un moment je ne sais absolument pas où aller, je suis perdu.
J’attends une bonne dizaine de minutes qu’un véhicule passe et j’arrête la première voiture que j’aperçois.

Laurent, accompagné de sa fille, me propose de venir me réchauffer chez eux, ils habitent à 500 mètres. Je les suis en vélo.
Le prêt d’un sèche cheveux permet de rallumer mon téléphone. Il est 21h30, je n’avais pas donné de news depuis des heures, on commençait à s’inquiéter. Surtout Cath que j’arrive à appeler.
J’apprends que je suis indiqué « DNF » sur le site de tracking (Did Not Finish). Ce n’est pas comme ça que je voyais les choses, soit…
Je comptais repartir à vélo pour boucler cette aventure au camping des Gayeulles, lieu du départ et de l’arrivée. C’était important pour moi de le faire, car avec toutes les galères que j’ai eues, c’est comme faire un pied de nez au mauvais sort. Mais quand Laurent, mon sauveur, me propose de me ramener à l’arrivée en voiture, je n’hésite pas très longtemps.
Quelle drôle de fin d’épreuve…

Laurent me dépose au camping vers 22h30, je récupère mes clés de voiture, puis il propose de me raccompagner à mon véhicule. J’accepte.
Je le remercie mille fois de ce qu’il a fait pour moi ce soir. Je me change, je pars me restaurer.

Je découvre l’état de mes pieds qui beignent dans l’eau depuis quasiment 48 heures.

Mes pieds après 6 jours d’épreuve

Je voulais tailler la route directement sur Paris pour retrouver mon chez moi mais je ne suis pas en état. Je termine cette folle journée à l’hôtel, vers minuit. Je sombre dans un sommeil profond jusqu’au lendemain.


10 réactions au sujet de « Gravel Tro Breizh 2019 #3 »

  1. Toujours un plaisir de te lire ! Je suis dėsolé , pour toi, de cette fin d aventure mais je suis sur que tu n auras aucun regrets, car tu as poussé jusqu a la limite ! Je pars dans moins de 15 jours sur le btr de chilkoot pour une première aventure en bikepacking ( un peu grace a tes recits) apres des annees de raids multi et d ultras trail . Tes comptes rendus me gonflent a bloc ! Merci et bravo a toi sylvain !!! Un raideur de st just ! A+

      1. Oui c est ca, a l orient oise . En espérant te revoir cette année sur notre raid, et peut etre que c est moi qui te raconterai mes aventures du coup ! A+

  2. Wow, quel récit, quelle aventure ! Merci de nous avoir fait vivre tout ça avec tes mots.
    Je serais curieux de connaitre le ressenti de l’organisateur : j’imagine que ça a dû être « compliqué » pour lui aussi…
    Même si cette GTB est loin d’être une « défaite », je te dis à bientôt pour une « revanche » (j’imagine que tu ne vas pas rester là-dessus bien longtemps).

  3. Hello Sylvain,
    que l’on puisse enchaîner 3 ou 400 bornes en 24h c’est une chose. Il y a des limites physiques, on fait avec (ou pas en ce qui me concerne :-))
    Mais réussir à ne pas balancer sa roue se fracasser contre un arbre après la 18ème crevaison, trempé, dans le froid le ventre vide et en manque de sommeil, alors là bravo !
    L’autre point marquant que je retiens de ton récit, c’est de voir comment malgré tout ça tu restes suffisamment alerte et ouvert pour faire les bonnes rencontres au bon moment. C’est un signe qui ne trompe pas et qui montre que tu es dans le vrai.
    Merci pour le partage 🙂

  4. Bravo Sylvain, toujours un plaisir de lire l’humilité dans tes récits et la recherche de tes limites en évitant de les dépasser à n’importe quel prix. Comme on dit « Peu importe la réussite ou l’échec, l’important est d’essayer. Si je réussis, j’ai gagné et si j’échoue, j’apprends ». Visiblement, tu as beaucoup appris… et nous aussi !

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