Gravel Tro Breizh 2019 #2

Gravel Tro Breizh 2019 #2

Jour 3

215 km, 2300 mD+, 17h40
mardi 7 mai

Je quitte Ploneis vers 6h15 au lever du jour.
Après 5 kilomètres, je loupe une bifurcation et me retrouve en un rien de temps au milieu d’une cour de ferme où deux énormes chiens noirs se dressent immédiatement, aboient aussi fort qu’ils peuvent en se dirigeant vers moi. Je ne peux pas faire demi-tour car ils me barrent la route. Je me réfugie au fond de la ferme à toute vitesse. En mode évasion, je bascule dans le champ adjacent où je réveille au moins cinq autres chiens qui eux sont heureusement enfermés. Ça aboie de tous les côtés dans un raffut pas possible. Je contourne la ferme par le champ en off-road complet, puis je retrouve la route. J’aperçois les deux chiens noirs qui me cherchent encore au fond de la ferme. Évasion réussie… Réveil avec le plein d’adrénaline…

La météo change progressivement, le vent se lève, les nuages se chargent.
J’arrive au CP3, à la pointe du Van un peu avant 11h, après 65 kilomètres. Il commencera à pleuvoir peu de temps après.

CP3 – Pointe du Van – Chapelle de Saint-They

Le terrain n’est pas facile, typique du terrain breton, de courtes montées très sèches suivies de descentes, se succèdent sans fin. Ça use… Je crois que je suis 3ème à ce moment de l’épreuve, je me demande comment ça se passe derrière moi, surtout pour ceux qui sont dans la deuxième moitié, peut-être moins aguerris et moins à l’aise techniquement.

Je remarque sur une section bitumée bien lisse que ma roue avant tape à chaque tour de roue : elle a un plat… forcément créé lorsque j’ai tapé une pierre en descente. Ce n’est vraiment pas gênant pour rouler, mais cela m’empêchera de remettre mon pneu correctement lors des futures crevaisons.

J’atteins le Menez Hom sous une pluie battante vers 16h30, c’est le CP4. Je suis au kilomètre 150 de cette troisième journée. Les parents de Cédric, l’organisateur de la Baroudeuse, épreuve que j’espère faire un jour, sont venus voir les concurrents. Son père sort de la voiture et m’interpelle par mon prénom. Il me passe le bonjour de Cédric et me souhaite bon courage pour la suite. Cette rencontre me réchauffe et me donne le sourire pour entamer la descente dans la pluie et le vent.

CP4 – Menez Hom

La descente est justement assez technique avec beaucoup de caillasse. Je mets le pied à terre à de nombreuses reprises pour assurer le coup.

Je vise d’arriver à Crozon pour 18h, pour ravitailler.
Une quinzaine de kilomètres plus tard mon pneu arrière est à plat. Coupure sur le flanc. Probablement une pierre dans la précédente descente faite à bonne allure. La coupure ne semble pas trop méchante mais le préventif ne la bouche pas. Il tombe des trombes d’eau, c’est incroyable. Je m’abrite sous le hangar d’une propriété où sont alignés vielles voitures de collections, tracteurs, carrioles, caravanes… Je tente de mettre une mèche, mais j’ai beaucoup de mal car j’ai froid et je n’arrive pas à l’enfoncer dans le pneu. J’y passerai une heure… Je n’ai pas envie de repartir sous ce déluge, mais il faut que je bouge rapidement pour ravitailler avant la fermeture des magasins. Je repars en oubliant mes lunettes, cadeau pour les propriétaires m’ayant offert un refuge sans le savoir…

Après 3 jours de réparation de crevaisons

Je sais que Tal Ar Groas n’est pas loin, je connais le coin, je viens en vacances chaque année à Pâques à Morgat. Le pneu arrière se dégonfle rapidement, je roule complètement à plat les deux derniers kilomètres. Peu importe si mon pneu se déchire complètement, à ce moment là, je n’en ai plus grand chose à faire…

Je ravitaille au Leclerc et je vais demander refuge à une crêperie où je suis déjà allé. Le propriétaire me reconnaît et me propose de m’abriter dans sa cour. Ouf, je peux me poser à l’abri et même au chaud. J’en profite pour manger, recharger mes électroniques et je me mets au travail. Je nettoie entièrement mon pneu avec de l’eau dans un évier. C’est royal. Cette fois-ci je ne protège pas la coupure. Je pose la chambre neuve qu’il me reste. On verra !

Les enfants du propriétaire de la crêperie viendront me voir régulièrement pour me proposer de l’aide. Je les remercie infiniment en repartant après 1h30 d’arrêt.

Il s’est arrêté de pleuvoir et j’arrive à Morgat, le cœur serré. Il y a moins de deux semaines j’étais là avec ma famille. Je gère les émotions.

Morgat

Je rentre dans les terres de la presqu’île de Crozon avec une pluie qui recommencera à battre avec une intensité impressionnante jusqu’à Camaret, mon point de chute. Les chemins sont transformés en torrents, ça ruisselle de partout, je n’ai jamais roulé en tout terrain dans ces conditions. Je chute à plusieurs reprises, dans la nuit, dans les chemins étroits et boueux difficilement praticables. Cela me paraît interminable.

J’arrive à la pointe de Pen Hir, CP4, avant minuit, un lieu qui m’est très familier et que j’affectionne particulièrement. Je devine l’océan mais surtout je l’entends dans la pénombre et je sens une puissance impressionnante. Je vis une galère, il n’y a pas d’autres mots, mais je ressens quand même un vrai plaisir d’être là, de vivre ça, avec un sentiment de fierté aussi, de braver ça seul dans la nuit.

CP5 – Pointe de Pen-Hir dans la tempête

Je suis à Camaret à 23h45. Je me pose la question de continuer, je ne suis pas trop fatigué, mais je suis totalement détrempé et j’ai froid. Je vois un hôtel encore ouvert. Quand l’idée de passer une nuit au chaud me traverse la tête, il est trop tard pour envisager de dormir dehors. Le jeune hôtelier est adorable et me propose une chambre au rez de chaussée où je peux mettre mon vélo. La vie d’aventurier sera mise en parenthèse pour cette nuit. Je peux prendre une douche, faire sécher mes affaires… Le bonheur quoi.
Je checke le tracking, apparemment Florent s’est aussi arrêté à Camaret, mais bien avant moi. On verra demain.

 

Jour 4

207 km, 2350 mD+, 16h15
mardi 7 mai

Je quitte l’hôtel à 5h45 avec plus de quatre heures de sommeil engrangées.

En quittant la presqu’île de Crozon

Je passe le magnifique pont de Terenez qui enjambe l’Aulne. Ça a été relativement roulant jusqu’ici, mais la suite le sera beaucoup, beaucoup moins.

Pont de Terenez

Nous empruntons souvent des chemins boueux, et parfois avec de la caillasse, qui ne permettent pas de dépasser les 10 km/h.

Sentier boueux

Je rattrape Florent après Landerneau vers le kilomètre 80. Nous faisons connaissance. Florent est un breton qui m’a l’air d’avoir sacré mental, et un sacré physique. Comme moi, il a percé son tubeless à l’avant le premier jour. Comme moi, il a mis une chambre et galère avec les crevaisons depuis. Comme moi, il commence à avoir des tendinites aux tendons d’Achille.
Il est étonné de mon paquetage light. C’est sa première expérience de bikepacking, et il dit avoir fait certaines erreurs de choix matériels, je le trouve pourtant parfaitement équipé.
Nous roulons un peu ensemble puis je le laisse lorsqu’il fait une pause avec des amis qui sont venus le voir.
Je sens une âme de compétiteur en lui, sa deuxième place, il n’a pas envie de la lâcher… Et il n’est pas né de la dernière pluie…

Florent, un redoutable cycliste breton

Je suis épargné par les crevaisons en ce début de journée, je m’arrêterai seulement pour regonfler à deux reprises, car j’ai parfois de légères pertes de pression que je n’explique pas.

La pluie a repris depuis le milieu de matinée et je trouve refuge dans le Lidl de Renan. Je prends le temps de manger et j’essaie de me réchauffer dans le sas du magasin. Les clients me regardent parfois avec un air étonné et distant. Je ne pense pas donner spécialement envie d’entamer une conversation à ce moment là.
J’ai à la fois envie de rester ici pour continuer à me réchauffer, mais aussi envie de partir de ce lieu qui m’est désagréable. 

Je file à l’ouest vers le CP6. C’est maintenant une tempête que nous subissons. Il y a des rafales de vent à 100 km/h, il pleut très fort, puis il grêle, puis ça s’arrête, je sèche, et ça recommence. Étrangement le vent de face ne me perturbe pas trop. Certes il est parfois difficile de dépasser les 15 km/h sur le plat, mais je préfère ça à la boue. Et tant qu’il y a des accalmies qui permettent de sécher, avec ce vent c’est assez rapide, finalement c’est une météo acceptable.

J’arrive au CP6 à la Pointe Saint Mathieu vers 16h30, au kilomètre 137. Je découvre cet endroit incroyable. Une phare, un sémaphore, les ruines d’une abbaye. Il faudra que je revienne.

CP 6 – Pointe Saint Mathieu

Je repars motivé et bien physiquement pour une bonne quarantaine de kilomètres plein nord avec un vent qui va commencer à devenir favorable.
Je reçois un message d’encouragement me disant qu’il faut je file vite pour profiter du vent dans le dos en fin d’après-midi. Cela me fait sourire, s’ils savaient ce que nous vivons et ce que je dépense en énergie pour avancer !

Tempête sur la côte

Malheureusement une vingtaine de kilomètres plus loin, je vais être freiné dans mon élan.
Alors que je lis mes messages sur mon téléphone en m’engageant sur un chemin, deux chiens sautent par dessus le mur d’une propriété et se mettent à me poursuivre. Je pique un sprint, à plus de 40 km/h sur un faux plat montant. Un abandonne au bout de 200 m mais l’autre ne lâche pas et me talonne d’un air très agressif. Je crois vraiment que cette fois je vais me faire croquer. Je finis par hurler de toutes mes forces et surpris, il abandonnera la course poursuite. Je bascule ensuite dans une descente un peu caillouteuse sans ralentir. J’entends quelque chose tomber de mon vélo, je m’arrête quasi immédiatement en freinant à fond. Je pensais à un bidon, mais c’est mon téléphone qui n’est plus là, dans la sacoche de top tube. Je me retourne, je ne vois rien sur le chemin. Je sens la panique qui monte mais je contrôle. Il a dû tomber sur le bas côté. Mais sur le bas-côté, ce sont des herbes denses et hautes de plus de quarante centimètres qui bordent le chemin. Je vois le téléphone encore connecté à ma montre, je m’apprête à le faire sonner, mais il se déconnecte alors que j’allais lancer l’opération. Je me laisse une demi-heure pour le retrouver. Même s’il est cassé je veux le retrouver pour récupérer mes photos. Je commence à chercher de façon désordonnée, puis je déploie une technique plus rationnelle en piétinant les herbes méticuleusement de chaque côté sur une bonne vingtaine de mètres. Rien. Au bout d’un quart d’heure, je décide d’aller chercher de l’aide. Je matérialise l’endroit en faisant un petit cairn avec des cailloux. 
Je fais 500 mètres et je sonne à la première maison que je trouve. J’explique la situation au monsieur, Bruno, qui est OK pour m’aider. Il appelle mon téléphone qui sonne, il n’est donc pas cassé. Il se rend en voiture avec moi sur le lieu de la perte. Nous le faisons sonner, mais il pleut tellement fort qu’il est impossible de l’entendre. J’essaie de le localiser avec la fonction adhoc d’Android, mais pas possible pour des raisons de sécurité. J’appelle Cath à qui je fais faire une manipulation sur mon PC de la maison pour le localiser. Google est formel, mon téléphone est vivant, mais à deux kilomètres à vol d’oiseau d’où je suis. Je ne comprends pas. Je l’aurai perdu avant et quelqu’un l’aurait ramassé ? Pour avoir déjà utilisé cette fonction pour retrouver le téléphone d’un pote, je sais que c’est fiable et précis.  Je laisse mon vélo sur le bas côté et nous partons avec Bruno à l’adresse indiquée. Sur place, je rentre dans la propriété, il n’y a personne. Nous le faisons sonner encore, rien. Je réfléchis et je me dis que je l’ai bien entendu tomber, et qu’il est forcément là bas. Nous y retournons, je rappelle Cath qui le fait sonner avec la fonction Androïd. Avec cette fonction, ça sonne plein pot, et la pluie s’étant arrêtée, je l’entends et le retrouve ! Il était bien dans les herbes, mais je le cherchais 10 mètres trop haut sur le chemin. Je remercie Bruno encore et encore, qui m’a aidé avec plaisir et qui me dira au moment de la séparation : « Franchement, c’était aussi une super aventure pour moi de vous aider, j’ai adoré faire ça » !

Pour fêter ça, je crève quatre kilomètres plus loin, mais vingt minutes après je repars. J’ai l’impression d’avoir perdu une éternité dans la bataille, mais je n’aurai passé au final qu’une bonne heure à chercher mon téléphone.

La pluie a décidé de ne plus nous lâcher, mais le vent est beaucoup moins violent. Je roule pendant plusieurs kilomètres à la limite du front pluvieux. Je vois le ciel bleu juste à côté de moi, mais je prends une pluie pas possible sur la tête, ça me fait enrager. Cela me démoralise même. Je suis entièrement trempé car même avec ma veste Gore-Tex, l’eau arrive par remonter dans mon maillot en contact avec mon cuissard. Cela s’appelle la capillarité.
L’idée d’arrêter me traverse la tête à plusieurs reprises car je ne m’amuse pas. Mais l’espoir d’avoir un terrain et une météo plus clémente, la peur de louper quelque chose balayent rapidement ces pensées.

Sous la pluie, à la limite du front pluvieux

Je retrouve Florent qui s’est arrêté sous un abribus pour mettre en route son deuxième téléphone. Je m’arrête pour discuter un peu. Forcément, il est repassé devant moi avec mes longs stops de l’après-midi. Il m’avoue que la course serait plus cool si je ne lui collais pas aux basques depuis deux jours, car il aurait moins de pression. Cela me fait sourire, et j’apprécie cette franchise. Je repars sans l’attendre car je suis frigorifié. Je terminerai ma journée à Lannilis à 22h seulement, où j’ai trouvé un hôtel. Lui continuera au moins 20 kilomètres.

L’hôtelier a pitié de moi en me voyant arriver détrempé et tremblant. Il me fera un repas qu’il me montera dans ma chambre pour que je n’aie pas à redescendre. Il me proposera aussi de sécher mes habits. Cette gentillesse et cette empathie me touchent profondément.

J’organise la chambre pour faire sécher tout ce que je portais sur moi. Le chauffage est à fond. Mon téléphone ne veut pas se charger car il y a de l’humidité détectée dans le port USB… je le mets sur le radiateur et je me réveillerai en pleine nuit pour le brancher.

Ma chambre à Lannilis aménagée en séchoir à habits de cycliste

Je me réveille donc en pleine nuit pour le nourrir d’électrons. Quand je le rallume, c’est un écran noir qui apparaît, avec de petites écritures blanches. Le genre d’écran écrit avec un langage d’informaticiens pour des informaticiens, le genre d’écran qui n’est pas très rassurant. C’est le mode débogage. Chouette, voici une activité intellectuelle de pleine nuit histoire de me changer un peu de mon activité diurne de pédalage répétitif. En inspectant le téléphone, je vois que lors de la chute, le bouton de volume bas a été enfoncé et n’est pas revenu à sa position. Bouton de volume bas enfoncé + démarrage du téléphone = mode débogage = téléphone inutilisable. Je n’y crois pas… C’est aussi pour cette raison que l’on n’entendait pas le téléphone quand on l’appelait, le volume de sonnerie ayant été mis à zéro de facto… Je me creuse la tête pour trouver une solution. Je sors mon mini canif et me voilà à 1h30 du matin en train de m’escrimer à déverrouiller ce foutu bouton. J’y arrive finalement au bout d’une demi-heure.
Mes potes m’ont dit de ne rien lâcher, je ne lâche rien…

Téléphone réparé !

Je complète ma nuit, l’esprit enfin tranquille.

6 réactions au sujet de « Gravel Tro Breizh 2019 #2 »

  1. Incroyable! Je découvre ton blog tout en préparant l’inca divide. Tout est déjà hors normes, mais le coup du téléphone…..je t’adresse toutes mes félicitations, pour tes qualités de cycliste, pour tes qualités de courage, pour tes qualités de rédacteur…c’est un régal de te lire. Je te lis depuis plus d’une heure maintenant et j’ai du mal à arrêter. Un très grand merci pour tous tes récits passionnants.

  2. Merci Sylvain. Ce sera certainement une belle aventure, oui, mais t’avoir lu m’a fait relativiser pas mal de choses. Tu as répondu sans le savoir à pas mal de questions que je me posais. Finalement, il n’y a pas besoin de partir très loin pour vivre des trucs extraordinaires. Je penserai sans doute à toi dans les moments de galère, de doutes, de peur…Et je pense que je vais te relire encore quelques fois d’ici le mois d’août. Bravo encore pour tes qualités de cycliste bien sûr mais aussi de « raconteur » de belles histoires.

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