Transcontinental Race No4 – Day 10

Transcontinental Race No4 – Day 10

 

Kosovo, mon amour

Monténégro, Kosovo, Macédoine, 356 km, 3370 m D+, 19h40
lundi 8 août

Le réveil sonne à 3h45. Je prends peur quand je vois ma tête dans le miroir de la salle de bain. Visage bouffi et cernes profonds, j’ai l’impression d’avoir pris 10 ans, c’est limite choquant. Je décide de ne pas immortaliser ceci en me prenant en photo.
Mon vélo est toujours dans la cour, le vigile m’ouvre la grille et je m’en vais dans la nuit.

Ascension d'un col avant la frontière Monténégro-Kosovo
Ascension d’un col avant la frontière Monténégro-Kosovo

J’ai deux cols à passer avant la frontière, ce qui me fait commencer la journée avec 1400 m D+ à avaler. Je retrouve l’humidité avec un brouillard épais, passe le premier col et bascule dans la descente pour arriver à une grande ville, Rožaje.  Je m’y arrête pour retirer des euros, je suis presque à cours de cash. Je n’aurais pas deviné trouver une « Société Generale Montenegro », écrit tel quel, dans ce pays où mes repères de Français sont de plus en plus ténus.
Il est tôt, personne dans les rues, mais des chiens errants.
Ca y est, j’ouvre le chapitre des chiens errants dans cette aventure après presque 3000 km. Il était temps. Les chiens errants sont un des symboles de la TCR. Nombreux sont les coureurs, finishers ou pas, à avoir relaté dans leur récit de course des attaques de chiens, notamment en Albanie. Mythe ou réalité, je vais bientôt pouvoir le vérifier ! En tous cas, ce qui est sûr, c’est que j’ai peur des chiens, et qu’il va falloir que je gère ces situations.
Je suis donc très méfiant et me rends compte rapidement que ces pauvres bêtes n’ont vraiment pas l’air agressives. Elles cherchent à manger en déambulant dans les rues pour l’instant désertes de Rožaje.

Je repars pour l’ascension du gros col de la journée, sur une route de montagne dans la forêt, avec très peu de véhicules rencontrés. La pluie refait son apparition. J’enfile une nouvelle fois mes vêtements de protection, haut et bas. Je ne pensais pas qu’ils me serviraient autant…

Pluie dans la montée vers la frontière
Pluie dans la montée vers la frontière

Je bascule dans la descente et j’arrive sur un petit poste frontière.
C’est toujours un moment génial pour moi de passer une frontière. Un cocktail d’émotions qui créent comme une confusion de sentiments antagonistes. L’excitation de découvrir un nouveau pays mais la peur de l’inconnu. La fierté d’avoir traversé une contrée mais la nostalgie immédiate de déjà la quitter.

Poste frontière lors du passage au Kosovo
Poste frontière lors du passage au Kosovo

Je tends mon passeport et récolte mon premier coup de tampon depuis le début de la course. Je fais un grand sourire au policier. Un tampon du Kosovo sur mon passeport, je suis fier.

Tampon du Kosovo sur mon passeprot
Tampon du Kosovo sur mon passeport

20 km de descente sous la pluie plus tard, je m’arrête à une station service pour prendre mon petit déjeuner. J’achète mes viennoiseries fétiches (qu’à mon avis tout rider de la TCR a mangé au moins une fois) : les 7 days. On en trouve partout depuis la Croatie et à défaut de boulangeries, ces viennoiseries industrielles font l’affaire. J’en aurai englouti des dizaines pendant l’aventure. Et c’est bon pour la confiance en soi (voir la vidéo ci-dessous)

Je prends des nouvelles de la météo en discutant avec les deux pompistes. L’un parle très bien anglais. En me voyant déjeuner assis par terre, ils vont me chercher une petite table, la nettoient, et m’apportent une chaise. Je suis évidemment touché par cette attention, quelle hospitalité ! Je leur demande un tournevis pour changer les piles de mon tracker. Celui-ci affiche toujours la led verte qui veut dire « Battery OK », mais par prévention, autant le faire maintenant. Ils cherchent partout le petit outil mais n’en trouvent pas. Ils se proposent d’aller chez le voisin à côté pour me dépanner. Je leur dis que ce n’est pas la peine.
L’un deux m’amène son vélo et me propose de l’échanger avec le mien. Cela nous a bien fait rire tous les trois.

On échange nos vélos ?
On échange nos vélos ?

Avant de partir, j’ai bien tenté de jeter moi-même mes déchets à la poubelle, mais ils tenaient à le faire pour moi.

La station service du réconfort
La station service du réconfort

Ce sont deux albanais, comme plus de 80 % de la population du Kosovo. Ce petit état est né de la dislocation de l’ex-Yougoslavie, et a malheureusement fait l’objet d’une guerre entre Serbes et Albanais, les uns voulant garder cette région dans le giron de la Serbie, les autres réclamant son indépendance. Il en résulte qu’une moitié du monde reconnaît le Kosovo comme état indépendant, l’autre comme province de la Serbie.

Je repars le cœur léger à la suite de cette belle rencontre, d’autant que la météo commence franchement à s’améliorer. On sent que le soleil n’est pas loin !

En toute vers Pejë, avec un 7 days dans la food pouch

Je passe à la périphérie de Pejë, une des grandes villes du pays et rejoins une route principale qui m’emmène plein est. Le trafic est dense et la route pas vraiment faite pour les vélos. Elle est souvent en mauvais état et ma psychose de l’usure de mes pneus commence à me regagner.

La route se transforme sur une portion en autoroute. Pas de problème, les vélos sont autorisés. Je roule sur la bande d’arrêt d’urgence, mais cela fait quand même bizarre !

Autoroute autorisé pour les vélos
Autoroute autorisée pour les vélos

Je m’arrête à un magasin de vélo. Il doit y avoir 200 vélos de sortis à l’extérieur du magasin, je n’ai jamais vu ça. Un enfant accourt et commence à me parler. Il comprend très vite ce que je veux et me dit qu’il va me chercher une pompe. Il revient avec son père. Ils tâtent tous les deux mon pneu arrière et me disent que c’est OK, la pression est bonne. En insistant j’aurais obtenu une pompe mais je décide de leur faire confiance, après tout, c’est leur métier.

Les routes sont vraiment poussiéreuses mais je trouve ça vraiment sympa. J’adore rouler dans ce pays. Dans chaque villes et villages traversés, je vois des « auto larje » qui sont des stations de lavage pour voiture. Il y en a pléthore. Mais ici pas de lavage automatique, tout est fait à la main. Deux murs en parpaings, une tôle ondulée en guise de toit, des chiffons et de l’huile de coude pour briquer votre véhicule. Les versions luxe sont équipées d’un kärcher.

Sur les routes poussiéreuses du Kosovo. Un auto larje n’est jamais très loin…

Dans chaque village traversé, les enfants me lancent des saluts amicaux et m’encouragent avec un grand sourire. Je leur réponds systématiquement avec de grands signes de la main. Je me fais régulièrement klaxonner par des automobilistes qui me préviennent pour doubler et qui me saluent.

Sur les routes poussiéreuses du Kosovo
Sur les routes poussiéreuses du Kosovo

Je fais un stop à Shtime vers 13h lorsque je passe devant un kebab. Nourriture rapide, je n’hésite pas une seconde. Je commande un kebab avec frites et boisson pour 3 €. Le cuisinier/serveur/patron est amical.

J’en profite pour retirer mon casque et mes gants. Je découvre avec… surprise l’état de mes mains. Les conditions rudes depuis 48h les ont faites souffrir.

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Main gauche…

…main droite

Je repars après cette demi-heure de pause et je continue de profiter des routes du Kosovo. Pourtant ici il n’y a rien de spectaculaire à voir. Pas de montagne démentielle, pas de beau lac bleu, pas d’architecture incroyable, mais le dépaysement n’en est pas moins exceptionnel.
Les cadavres de chiens qui jonchent régulièrement le bas-côté sont un peu choquants pour le petit habitant des villes que je suis. Nos routes françaises sont meurtrières pour les hérissons, les leurs pour les chiens errants. Question d’habitude…

Auto larje en second plan (mur extérieur bleu)

A Ferizaj je passe devant un gymnase Bill Clinton. Très inattendu, mais après m’être renseigné après course, tout à fait logique. Ici les Américains sont des héros, après que Bill Clinton a obtenu de l’OTAN le bombardement des positions serbes pour faire reculer les troupes de Milosevic pendant la guerre de 1999.

Gymnase Bill Clinton à Ferizaj

J’arrive avant 16h à la frontière macédonienne. Il y a une bonne file de voiture qui attendent, je me mets derrière en espérant que ça ne va pas être trop long. Une troupe d’enfants surgit de nulle part et m’invite à ne pas attendre et à remonter la file. Je les remercie et m’exécute. Arrivé au poste, le policier me siffle et me demande mon passeport. Formalité réglée en quelques secondes, je passe en Macédoine.

La Macédoine !
La Macédoine !

20 km plus loin me voilà à Skopje, capitale de la Macédoine. Skopje, quand on joue au jeu des capitales mondiales, c’est la classe de le sortir. C’est comme Oulan-Bator pour la Mongolie. Me voici à Skopje sur la place principale. Je me pose quelques minutes pour apprécier l’ambiance détendue qui y règne, je suis vraiment content d’être ici et je mesure ma chance de pouvoir voir tout ça.

A Skopje
A Skopje

La veille à l’hôtel, j’ai complètement changé mes plans. Je devais passer par la Bulgarie plus au nord-est pour ensuite passer en Grèce, mais le WiFi de l’hôtel m’a permis ce regarder ce qu’avait fait les 5-6 riders qui étaient passés en Grèce avant moi. Personne n’est passé par la Bulgarie… Pourtant je l’avais travaillé cet itinéraire. J’ai fait des copies d’écran de la trace de Neil Philips qui a emprunté l’autoroute A1. Le gars est un vétéran de l’année d’avant et est actuellement deuxième, il doit en connaître un rayon.

A la sortie de Skopje, j’ai encore le choix, et décide de faire comme tout le monde, d’autant que les coulées de boue qui ont fait 20 morts deux jours auparavant, ont peut-être endommagé la route que je devais prendre…

Rivière chargée de boue suite aux intempéries 48 h avant
Rivière chargée de boue suite aux intempéries 48 h avant

Mon choix est fait, je roule jusqu’à Petrovets pour prendre l’autoroute. Je prends la bretelle et aperçois un péage avec un joli panneau d’interdiction aux piétons, motocyclettes, tracteurs, charrettes. OK, pas aux vélos, mais sans faire de mauvaise foi, on peut raisonnablement penser que les deux roues non motorisés ne sont pas admis.
Ah coup de panique ! Je fais quoi ?!! Je checke mon GPS, mon téléphone, me pose dix fois la question. Je perds du temps, je stresse, je n’avance plus, je commence à penser aux gars derrière qui sont à mes trousses, j’ai peur de faire le mauvais choix.
Je décide finalement de prendre la route secondaire qui longe l’autoroute. et qui m’amènera au même point. Au début, ça roule bien. Puis je rencontre une section pavée horrible et interminable. Et au fur et à mesure que j’avance, la route qui monte se dégrade de plus en plus, offrant parfois des passages de pistes en sable et graviers. OK à l’entraînement en état d’esprit gravel, ça m’aurait bien amusé, mais là pas du tout. Il n’y a pas un chat sur cette satanée route, même pas un chien.

La fameuse route R1102...
La fameuse route R1102…

Le pic d’adrénaline me fait rouler comme un bourrin, histoire d’en finir le plus vite possible. Je me mets dans le rouge, je transpire à grosses gouttes.
Je finis par me calmer, d’autant que la route redevient roulante après 20 km, et pour cause, il y a plusieurs centres de vacances de luxe près d’un superbe lac. Mais cela ne dure pas…

La route R1102 est défoncée, mais les paysages n’en sont pas moins superbes.

A Veles, une deuxième chance m’est donné de prendre l’autoroute. Pause à la station service. Je demande au pompiste ce qu’il en pense. « Oui c’est interdit aux vélos, mais tout le monde la prend en vélo, surtout si vous êtes étranger, vous ne serez pas embêté ». Mais c’est un peu dangereux selon lui. Je décide de mettre fin au jeu stressant et chronophage de « j’y vais, j’y vais pas », et m’engage sur l’autoroute, sur la bande d’arrêt d’urgence.

Pause à la station service de Veles
Pause à la station service de Veles

Il fait nuit, gilet jaune enfilé, éclairage avant/arrière allumé, je file sur l’enrobé devenu lisse. Alea jacta est, nous verrons bien si je me prends des pénalités, et si c’est le cas, je ne serai pas le seul.
Effectivement je ne fais pas le malin en passant sur les ponts sans bandes d’arrêt d’urgence, mais mon avancée se déroule bien.
Mon phare avant décide soudainement de n’allumer plus qu’une des ses puissantes LED sur les trois. Il se rallume pleine puissance quelques minutes après, puis repasse en mode service minimum encore plus tard. Malgré des on/off et déconnexion/reconnexion du connecteur du moyeu dynamo, rien à faire, celui-ci a décidé de jouer les intermittences dans mon spectacle. Soit, je verrai ça plus tard, un peu contrarié tout de même.

La fatigue me tombe dessus et la somnolence fait son apparition. Je m’arrête à la première station service pour me reposer un peu et ravitailler. Cette pause est agréable dans la douceur de la nuit car je commence à être sérieusement attaqué physiquement.

Pause à la station service
Pause à la station service au km 318

Je repars pour 40 km avant de sortir de l’autoroute.
J’arrive au péage. Je m’attends à payer et à me faire réprimander par l’agent en poste à la barrière où je me présente. Le gars m’ouvre la barrière en me faisant un grand sourire et me dit de passer. « C’est gratuit pour les vélos » me lance-t-il !

Il est minuit, je suis exténué. Je suis à moins de 40 km de la frontière grecque, mais je ne sais pas ce que je vais trouver après. D’autant que demain, je connais le scénario. Il me restera moins de 600 km pour rallier l’arrivée, autant dire que je ne compte plus m’arrêter, d’autant que je suis persuadé que mes petits camarades vont faire exactement la même chose.

Je m’arrête à la station service en bordure d’autoroute. Je demande au jeune pompiste si je peux m’installer quelque part, il paraît surpris, mais me donne l’autorisation.
Le coin n’est vraiment pas terrible. Je déplie mon matelas et mon duvet et m’installe sous un arbre, un peu caché derrière une petite roulotte de chantier.
Deux chiens errants viennent me saluer en espérant peut-être un morceau de 7 days. Désolé les amis, je les garde pour moi.
Je ne suis pas très rassuré tout de même sur mon choix pour passer la nuit, et suis inquiet pour demain, je sais que ça va être très dur. Je commence à me conditionner mentalement.

Je m’endors vers 00h30, en pensant au Kosovo.

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Monténégro, Kosovo, Macédoine, 356 km, 3370 m D+, 19h40

 

 

 

9 thoughts on “Transcontinental Race No4 – Day 10

  1. Je vois très bien l’autoroute que tu as prise à Skopje, la E75. Avec ses deux voies décalées,et ses quelques péages. Pour y être passé en juillet et en voiture, ça n’a pas du être facile, car il y a un sacré trafic. Chapeau à toi.

    Vivement la suite, mais ça va nous manquer de ne plus recevoir les épisodes de tes aventures. On va finir par regretter que tu ais réussi à la faire aussi vite.

  2. Salut Sylvain, chapeau bas pour ce que tu as réalisé, c’est vraiment sympa de nous faire partager ton aventure, un véritable exploit, ce qui m’épate le plus c’est que tu ais réussi à garder la lucidité nécessaire malgré le manque de sommeil et la fatigue, tu as dû aller vraiment puiser au fin fond de ton mental, encore bravo ! j’attends le clap final de ton récit avec impatience, bonne journée !

    1. Bonjour Gilles,
      merci pour ton message 🙂 Oui effectivement tu as raison, garder de la lucidité puise également dans les réserves d’énergie, tout comme pédaler ! Mais il y a un moment où le corps dit quand même stop. J’en parlerai dans prochain et dernier épisode.

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